«L’ÉLECTRICITÉ REPRÉSENTE L’ENJEU MAJEUR DE CES PROCHAINES DÉCENNIES»

Expliquer simplement les enjeux liés à la transition énergétique? Professeur honoraire spécialiste des problématiques énergétiques à l’EPFL, Daniel Favrat se consacre à la vulgarisation de ces thématiques complexes. Il évoque les défis à surmonter avant que la Suisse ne puisse s’éclairer et se chauffer de manière durable.

TEXTE DE MURIEL RAEMY, PHOTO D’ALAIN HERZOG INFOGRAPHIE DU CENTRE DE L’ÉNERGIE DE L’EPFL

Le système énergétique de la Suisse est aujourd’hui encore assez simple: nous importons de l’essence et du diesel pour nos voitures, du mazout et du gaz naturel pour nos chauffages, et nous produisons de l’électricité grâce aux centrales hydrauliques et nucléaires. Mais l’accident nucléaire de Fukushima, l’épuisement annoncé des ressources fossiles, les risques liés au réchauffement climatique, sans oublier le contexte géopolitique mondial chahuté, ont changé la donne. La branche énergétique est en pleine mutation: les marchés de l’énergie et les investissements se transforment dans le monde entier. En Suisse, la Stratégie énergétique 2050 a été adoptée par le Parlement à la fin de septembre et le peuple s’est prononcé le 27 novembre sur l’initiative populaire pour sortir du nucléaire.

L’énergie: comment la produire? Sous quelles formes? A quelles fins est-elle utilisée? Vulgarisateur patient et pédagogue, Daniel Favrat a écrit, avec les professeurs François Vuille et Suren Erkman, le livre Comprendre la transition énergétique1 . Il a également animé des cours en ligne (energyscope.ch) où sont analysés, en 19 leçons, les notions de base et les enjeux liés aux choix technologiques et politiques. Eclairage.

Daniel Favrat, professeur honoraire spécialiste

des problématiques énergétiques à l’EPFL

 

 

 

 

 

 

Vous affirmez que la Suisse se trouve dans une situation paradoxale. Laquelle?

Daniel Favrat: Je la résumerais en deux points. En 2011 tout d’abord, la Confédé­ ration a clairement annoncé sa volonté de renoncer à l’énergie nucléaire. Celle-ci couvre actuellement environ 40% de nos besoins électriques. Le reste nous est fourni essentiellement par l’hydraulique, une électricité propre mais soumise aux variations saisonnières. Nous avons pris un énorme retard en ce qui concerne le solaire et l’éolien: ces énergies renouvelables ne repré­ sentent, pour l’instant, qu’une faible part de notre approvisionnement. Notre pays achète donc la différence sur le marché libre, une électricité issue des centrales à charbon du nord de l’Allemagne ou des centrales nucléaires françaises. Des énergies problématiques! De plus, la Suisse s’est parallèlement engagée à réduire les émissions de gaz à effet de serre lors de l’adoption de l’Accord de Paris sur le climat. Mais elle couvre 67% de ses besoins énergétiques grâce au gaz et au mazout, produits fossiles importés et principaux émetteurs de ces gaz.

Pouvez-vous nous résumer quels sont les besoins énergétiques de la Suisse et de quelle manière ils sont couverts? Commençons par l’électricité.

En 2011, notre année de référence, nous avons utilisé un peu plus de 35 milliards de kilowattheures pour nos besoins électriques les plus courants. Dans les ménages, les utilisations standards concernent l’éclairage, la machine à laver, le four et la cuisinière ainsi que tout ce qui est média, ordinateur, télévision, hi-fi, etc. Et l’eau est encore très souvent chauffée de manière électrique. Les industries ainsi que les véhicules tels que trains, trams et trolleybus consomment également une grande quantité d’électricité (voir schéma ci-contre).

Et qu’en est-il des énergies dites fossiles?

Le chauffage des bâtiments représente à lui seul quelque 33% de notre consommation totale d’énergies finales, puisque nous nous chauffons encore majoritairement au gaz, au bois et au mazout. Ces mêmes combustibles alimentent les différentes industries. Les carburants de transport automobile et de camions sont, quant à eux, les deux grands consommateurs d’énergies fossiles en Suisse. A noter que ces combustibles et carburants fossiles, que nous importons, couvrent pratiquement 75% de nos besoins. L’électricité ne représente donc que 25% de notre consommation.

Vous affirmez pourtant que l’électricité représente l’enjeu majeur, voire capital, de ces prochaines années.

Dans cette voie qui vise à se libérer des énergies fossiles et à réduire nos émissions de gaz à effet de serre, l’électricité va jouer un rôle majeur. Les financements consentis dans la recherche sur les véhicules électriques et les pompes à chaleur illustrent cet enjeu. Mais il y a en ce moment une crise majeure de l’électricité en Europe, due entre autres à la surcapacité de production en Allemagne. Les prix se sont donc effondrés sur le marché, au point de rendre nos centrales hydrauliques non rentables. C’est une situation momentanée –dangereuse car elle véhicule l’idée que l’électricité est facile à produire – qui va encore durer quelques années. En attendant, nous devons essayer de construire un système raisonnable qui nous permette de rationaliser notre consommation, non seulement d’électricité, mais de toutes les autres énergies. Le défi à relever: produire nous-mêmes nos énergies.

Comment y arriver?

La Suisse doit premièrement augmenter les efforts dans la production des énergies solaires et éoliennes. Il y a là un potentiel considérable, sachant que leurs coûts de production ne vont pas cesser de baisser. Il y a ensuite tout le volet qui concerne le développement de nouvelles technologies. Des entreprises du monde entier se penchent par exemple sur l’épineux défi du stockage de l’électricité produite de manière renouvelable. A l’EPFL, des recherches sont menées sur les carburants synthétiques, qui permettront à terme de convertir l’électricité excé­ dentaire produite en été en hydrocarbures utilisables en hiver. Il y a également des projets interdisciplinaires très prometteurs, tels que le chauffage urbain couplé à du refroidissement.

Et l’efficacité énergétique?

Je délivre certes un message productiviste, mais la préoccupation d’efficacité énergétique est sous-jacente. La Suisse fait des efforts en ce qui concerne l’amélioration de l’enveloppe des bâtiments, mais le taux de rénovation doit être accru. La substitution des chaudières par des pompes à chaleur ou des unités produisant en même temps élec­tricité et chaleur va contribuer à accroître l’efficacité. Il en va de même pour l’introduction des véhicules électriques ou hybrides. Mais je constate que les discours qui dénoncent les utilisations aberrantes d’énergies et qui démontrent la nécessité de diminuer notre consommation sont souvent difficiles à faire passer.

Quelle énergie pour la Suisse?

La Suisse, comme d’autres pays, revoit sa stratégie énergétique en vue d’une transition vers une utilisation plus rationnelle de l’énergie, un développement plus dynamique des énergies renouvelables et une sortie progressive de l’énergie nucléaire. Comment y parvenir? A quels coûts? Plusieurs stratégies sont possibles. La Confédération en a envisagé trois, illustrées sur la plateforme energyscope.ch (onglet calculateur), conçue par le Centre de l’énergie et le groupe IPESE (Industrial Process and Energy System Engineering) de l’EPFL. «Il est intéressant de relever qu’une comparaison des coûts montre que le scénario ‹business as usual› avec des émissions encore importantes revient plus cher à terme que des scénarios à faibles émissions. Il faut cependant noter que les différences de coûts sont moindres, mais qu’en tout cas le fait d’utiliser plus efficacement nos ressources ne conduit ni à des surcoûts exagérés, ni à une réduction de notre confort», conclut Daniel Favrat.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *